Interview de Jean Louis Brossard.

Amaury : Où, quand et comment, avez vous découvert ce personnage qu’est Moondog ?

Jean Louis Brossard : À cause de cette photo de profil sur l’album qui m’avait frappée par son étrangeté et questionné sur le type de musique que cela pouvait être. Je l’ai acheté en Angleterre dans les années 70 avec le suivant “Moondog 2″. Donc ce premier album sur CBS, “Moondog”, produit par James William Guercio, producteur du groupe Chicago et Blood Sweat & Tears. Enfin, le premier qui était un peu connu ici (après ceux des années 50) car pour trouver les 25cm ou 78T, il fallait habiter aux États-Unis et déjà connaître le bonhomme. S’il y a un disque de référence de Moondog, c’est bien celui-là.

Un jour, je me suis demandé ce qu’il devenait, parce que j’ai parfois programmé aux Transmusicales des artistes emblématiques issus d’autres générations de musiciens, comme Georgie Fame, Tony Joe White, Bo Diddley, ou cette année Rodriguez, des artistes aux parcours singuliers et toujours d’actualité, car pour moi la musique n’a pas d’âge. C’est ainsi qu’avec Hervé Bordier et Béatrice Macé, nous avions appelé Daniel Caux à Paris, il nous avait appris que Moondog y avait joué 10 ans auparavant et que le musicien et chef d’orchestre Jean-Jacques Lemêtre était impliqué. Nous sommes donc allés voir Jean-Jacques chez lui à Paris, un mec fort sympathique et qui voyage beaucoup, il nous avait fait de petites tartines de rillettes avec de petits oignons dessus, accompagnés d’apéritifs de tous les pays, puis m’avait dit “Oui l’essentiel avec Moondog c’est qu’il faut qu’on choisisse quels morceaux il jouera”. Car c’est un musicien dont l’œuvre est si riche et qui aime tant que sa musique soit jouée que les possibilités étaient donc innombrables. Ainsi, avec Jean-Jacques, nous avons déterminé quelle direction prendre et il en a fait part à Moondog, ensuite nous avons décidé de prendre des musiciens additionnels à l’orchestre de L’Opera de Rennes : une pianiste, un flutiste, un hautboïste ainsi que Gilbert Artman – leader d’Urban Sax à la batterie (c’était d’ailleurs la première fois que Moondog jouait avec un musicien qui ne lisait pas la musique, mais le feeling entre Moondog et Artman était passé.

Amaury : Comment s’est passée l’arrivée de Moondog à Rennes ?

Jean Louis : Moondog est arrivé à Rennes, accompagné de son amie Ilona, une quinzaine de jours avant le concert, de façon à répéter avec l’Orchestre, nous sommes allés le chercher à la gare et il avait très faim, nous avons donc atterri dans un restaurant près de la gare… Il s’est mis à manger avec les doigts, il a pris sa barbe et il l’a mise dans son pull donc ça lui faisait une tête pas possible, j’étais vraiment ému, j’avais les larmes aux yeux, aussi à cause de sa voix… quand il parlait, il dégageait quelque chose de particulier, Moondog.

Donc très vite on a commencé à travailler, tout se passait entre notre bureau à la Maison de la Culture et eux à l’Opéra, avec l’Orchestre et Jean-Jacques Lemêtre, les répétitions… passionnant. L’orchestre tirait un peu là gueule, quand ils ont rencontré Moondog et Jean-Jacques Lemêtre, personnage également “Moondoguien” quelque part – grosse barbe, costaud, aimant la bonne chaire, jouant de 200 instruments, basson inclus, un instrument vraiment difficile… quand tu en joues, grosso modo, tu peux jouer de tous les autres. Je me souviens d’une répétition où ils jouaient le morceau en hommage à Charlie Parker dans lequel il y a ce petit solo de sax et Jean-Jacques avait demandé au responsable du pupitre des saxophones de jouer cette partie « en un peu plus Jazz »… et ce professeur au conservatoire n’y arrivait pas parce qu’il n’avait pas le feeling pour ça, il ne comprenait pas. Alors, Jean-Jacques Lemêtre descend de son pupitre, lui dit “passe moi ton sax” joue le solo, lui rend son instrument en disant “voilà, il faut que tu le joues comme ça”. Jean-Jacques pouvait jouer, à l’aise, la partie du saxophoniste… Génial !

Moondog avait besoin d’un traducteur ce fut donc Phillipe Maujard – le leader d’un groupe rennais appelé Ubik – il l’accompagnait dans tout ce qui était répétitions, filages etc… Et était sur scène à coté de lui pendant le concert.

Moondog me reconnaissait toujours à mon pas, j’étais souvent accompagné de ma chienne Sylvia, j’imaginais qu’il sentait d’abord sa présence, il avait évidemment une super oreille, mais quand même, du bout d’un couloir, ce mec aveugle qui te dit “Ah salut Jean-Louis ça va bien ?” ça me surprenait… Je me disais « Mais putain, comment il fait? Il savait qui tu étais, autrement… Il était assez facétieux. Un jour, dans un coin, il m’a monté sa corne, dans laquelle il buvait, et qu’il planquait parce qu’Ilona l’empêchait de faire tous ses trucs « un peu Viking », un peu barrés. Il était mal fringué, moi je trouvais qu’elle l’habillait vraiment mal. Bref, il me montre sa corne secrète, en me disant “Tiens regarde, j’te montre le Truc” comme un gamin. Il avait un esprit extrêmement juvénile, c’était un vrai excentrique, plein d’humour.

Jean-Louis Brossard dans son bureau avec une partition en Moondog accrochée au mur
(photo © Radio France – Loïck Guellec)

Amaury : Qu’a joué Moondog aux Trans en 1988 ?

Jean Louis : J’ai un enregistrement du concert sur CD. Il faut déjà que je le retrouve ! Il avait joué « Paris » qu’il chantait et qui était assez rigolo, c’était un chouette moment. Il y avait un certain nombre de morceaux de cet album « Moondog » sur CBS… Bon.. Après, tu sais sans doute qu’il y a eu de gros problèmes pendant le concert…

Amaury : Oui, donc que s’est il vraiment passé pendant le concert ?

Jean Louis : Eh bien, le concert commence, cela dure à peu près 20 minutes, une équipe de tournage est sur place pour un documentaire sur Moondog. Ils avaient filmé des séquences avec lui dans la forêt de Brocéliande et étaient là pour filmer et enregistrer une partie du concert. Le réalisateur était le copain de Clémentine Célarié.

Assis, tu écoutes, quand soudain, tu entends un son dissonant, ça joue complètement faux! Et là, tu réalises que le premier violon de l’Orchestre est sorti de scène sans qu’on le voit, qu’il est monté dans une loge, au balcon! et qu’il joue faux, à fond… Là dessus, tout le monde quitte la scène, à part évidemment Jean-Jacques Lemêtre, Phillipe Maujard, Moondog et les musiciens additionnels. Oui, tout le monde se barre, alors j’essaie de comprendre… Le détonateur de ce scandale était que, pour des raisons syndicales, seulement 20 minutes devaient être filmées et l’équipe de tournage avait outrepassé la limite de quelques minutes. Mais au lieu de nous en parler à nous, organisateurs, afin que nous réglions le problème, l’administrateur de l’Orchestre fait arrêter le concert. Scandaleux de la part de musiciens professionnels jouant, en sa présence la musique d’un compositeur contemporain, tu hallucines… Se dire musicien et faire ça, c’est de l’assassinat, j’étais fou furieux envers le premier violon, les morceaux étaient très courts, il pouvait attendre la fin du morceau et en parler à l’administrateur de l’Orchestre, mais ça, Non ! Après tout ce temps, je ressens toujours le même écœurement. Après des discussions échauffées, le concert repart enfin, et s’arrête à nouveau ! mais cette fois, à l’initiative de Moondog qui les stoppe net l’orchestre en tapant sur son énorme tambour, car ils avaient mal débuté le morceau et ils reprennent correctement cette fois… A la suite de ces circonstances dramatiques, nous avons décidé d’annuler le concert du lendemain, ce qui était quelque part, une connerie. Mais nous étions hors de nous ! Dommage, car Moondog aimait tant que l’on joue sa musique…J’ai beaucoup regretté ensuite l’annulation de ce deuxième concert.

A la fin du concert, Jean-Jacques Lemêtre présente Moondog, le public l’applaudit à tout rompre et continue pour les musiciens additionnels mais quand vient le moment de présenter l’Orchestre, le public se met à les huer, des gens se lèvent, jettent des pièces de monnaie sur la scène etc… A la suite de ce scandale copieusement relayé par les médias, l’Orchestre a splité.

Moondog et Philippe Maujard pendant le concert des Transmusicales en 1988
(photo © Loïc Lostanlen)

Amaury : Après cet épisode des Trans vous l’avez recroisé autre part ?

Jean Louis : Malheureusement non, mais j’avais des nouvelles de temps à autre par Stefan Eicher. Parce que Stefan avait rencontré Moondog pendant les Transmusicales, c’était pour lui un grand Monsieur. De plus il habitait en Suisse pas très loin de chez Moondog, il allait le voir assez souvent, il l’a fait jouer, l’a aidé, et s’est pris d’une amitié très forte pour lui. Ils ont fait d’ailleurs un 45T (split single) où Moondog était sur la Face B .

Amaury : Des anecdotes ?

Jean Louis : Des souvenirs de sa présence, de sa drôlerie et de son esprit, nous marchions dans la rue, sortant d’un bistrot et au bout de quelques minutes il me dit “je sais pas ce que j’ai, j’ai l’impression d’être saoul, pourtant je n’ai rien bu”. En fait, sa copine Ilona elle, titubait vraiment et comme elle le tenait par le bras, il chaloupait en même temps.

Une autre fois, invité avec Moondog et Ilona à un diner chez un de mes copains qui travaillait aux Services Internationaux de la ville, Phillippe Echard, qui lui avait fait goûter du lait ribot – une spécialité bretonne de lait caillé – puis ensuite du calva, car tout l’intéressait Moondog ! une grande curiosité et une grande ouverture. Et, en entendant ce soir là un disque du Bagad de Lann Bihoué, Moondog avait dressé l’oreille, sorti son diapason, donné le » La « et dicté à Ilona (qui avait dégainé aussitôt une partition vierge) , une composition : une Symphonie pour un Bagad ! Voilà, cela, c’est Moondog !

Moondog & Jean-Jacques Lemêtre écoutent le Bagad de Lann Bihoué
(photo photo © archives d’Ilona Goebel)
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