L’histoire de Moondog, par Tom Klatt.

Voici un texte inédit, que l’auteur – Tom Klatt – m’autorise de publier ici. Ce texte n’est jamais paru sous quelque forme que ce soit. Ce devait être les notes du livret de la compilation The German Years mais Bernd Kowalzik le directeur de Roof ne pu pas le publier du fait de la pression exercée par Ilona.

L’histoire de Moondog, par Tom ‘ Tornado’ Klatt

Ce qui n’a pas encore été dit, ce qui n’a pas encore été écrit sur le « maître du contrepoint », le « fondateur du minimalisme », le « rebelle contre l’excès de discipline », l’inventeur d’instruments tels que le « Trimba », le «Oo », le « Hüs », le « Uni », le « Samisen » ; le créateur de danses qui furent appelés « Snaketime », « l’Americana », le « Dog Trot », le « Rabbit Hop », ou le « Bumbo », le poète aveugle, profondément attaché à la tradition des moines Zen errants, écrivain de poèmes aux évocations émotionnelles profondes, comme un écrivain de Haikus oubliés dans les hautes montagnes japonaises.

Il est temps de raconter mon histoire. J’ai vécu avec Moondog de 1974 à 1976 et suis resté proche de lui jusqu’au début des années 80. Biographes, ne vous inquiétez pas, voilà ma contribution personnelle…

J’ai entendu sa musique pour la première fois – je ne savais pas encore qui il était – à l’âge de 10 ans sur mon petit poste de radio. On ne recevait que deux stations ; l’une était le BFBS, le Service de Radiodiffusion des Forces Britanniques (qui était la radio des soldats Anglais stationnés en Allemagne) et l’autre était la Westdeutsche Rundfunk, qui était émise depuis Cologne. Dans les années 50, on n’avait pas de cours d’anglais à l’école, mais j’écoutais la BFBS presque tous les jours car ils passaient les derniers titres. Le dimanche il y avait ce type qui lisaient des contes écrits par des jeunes Anglais. Je comprenais pas un mot mais l’intro de cette émission me fascinait. Vers la fin des années 60 j’ai appris que c’était une composition de Moondog et les souvenirs de mon enfance me revinrent en mémoire. En plus de ça il y avait cette émission d’Herr Sanders, un DJ allemand, qui s’appelait « Herr Sanders öffnet seinen Schallplattenschrank » (Mr Sanders ouvre sa boite de Disques) diffusée tout les dimanches soirs de 9 à 11. Il jouait toutes sortes d’étranges et incroyables musiques (comme on dirait aujourd’hui), des valses aux opéras, du Jazz swing à la folk, de Yma Sumac à Moondog…

J’avais oublié tout ça jusqu’à l’automne 1969. Des amis, qui revenaient des États-Unis, me ramenèrent un album appelé : MOONDOG. J’étais fasciné par son aspect et c’était notre première approche de la musique classique et du jazz. C’était un étrange mélange de Wagner, Benny Goodman, et de rythmes des Indiens d’Amérique du Nord. QUI ÉTAIT CET HOMME ?

Louis Hardin naît le 26 mai 1916 à Marysville, Kansas. Son père est prêtre, et part avec sa famille pour Fort Bridger, Wyoming, où il dirige deux ranchs et un comptoir de commerce. « Mon père était le cousin de John Wesley Harding, alors on a enlevé le ‘g’ de notre nom car c’était un hors-la-loi ! ». (C’est d’ailleurs très intéressant de regarder l’unique photo de John Wesley Harding, allongé dans un cercueil en face d’un saloon juste après avoir été tué. Moondog a exactement la même apparence…). Louis apprend à pêcher et à chasser avec son père, et va à l’école (une cabane en rondins à Burnt Fork dans le Wyoming, puis à Long Tree) à cheval. Son père fait du commerce avec les Indiens Arapho et le jeune Louis apprend le rythme de leurs percussions et obtient le droit de faire sonner la grosse caisse a la cérémonie Arapho de la fête du soleil sur les genoux du chef Yellow Calf. Et ça devient la « base » de la musique de Moondog (« Ma conception du Jazz est plutôt orientée ‘Indiens d’Amérique’ »).

Il entre au Lycée de Hurley en 1929 et perd la vue en 1932 quand un paquet de dynamite, qu’il avait trouvé le long de voies de chemins de fer, et qu’il sur lequel il avait tapé sans savoir avec quoi il jouait, lui explose en pleine face. Louis entre alors à l’école pour aveugles de l’Iowa, où il étudie la musique et divers instruments (violon, viole, piano et orgue). Son professeur, Burnet Tuthill, est le directeur du Conservatoire de Memphis. A l’école pour aveugle du Missouri il apprend le braille (qui est l’écriture des aveugles pour lire, écrire, et celle que Moondog utilise pour composer sa musique). « Je peux écrire n’importe quelle musique en Braille, mais si je n’ai pas un bon copiste, je suis foutu ». La plus grande partie du travail de copie réalisé pour lui dans la fin des années 40 et au début des années 50 l’est par le Dr Richard M. Williams, qui était aussi compositeur, arrangeur et pianiste.

Jusqu’en 1942 il vit à Batesville, Arkansas, et étudie à Memphis (éducation de l’oreille, théories et compétences musicales, ce qui lui permet de composer sans l’aide d’un instrument). En 1943 il arrive à New York (« Mon professeur à Memphis préférait la musique moderne au Classique. Pas moi, alors j’ai décidé de partir à New York avec 60 dollars en poche. Je voulais arriver en inconnu, c’était plus romantique comme ça »). Il y travaille comme modèle dans les écoles d’art (Il y a un tableau célèbre de lui appelé « The Young Blind Composer », qui fut exposé au Canergie Hall jusqu’en Juin 1944 et doit maintenant se trouver au Guggenheim ou au Metropolitan Museum), ou en fabriquant des ceintures de cuir qu’il vend aux touristes. A cette époque il commence à fréquenter les concerts du Philarmonic de New York, où il rencontre le chef Arthur Rodzinsky. Celui-ci fut impressionné par l’allure de Moondog. Comme il l’a dit à sa femme : « Aujourd’hui j’ai eu un gros choc. J’ai vu une personne avec le visage du Christ ». Il demande à Louis qui il est et ce qu’il désire et Louis lui répond qu’il est compositeur, tout juste arrivé à New York. Tout ce qu’il souhaite est l’autorisation d’écouter les répétitions du Philarmonic.

Arthur l’invite à venir quand il veut. (« Je hantais la porte de la scène et le premier violoncelliste m’a introduit auprès de Rodzinsky, qui m’a autorisé à toutes les répétitions. Au bout de trois ans à écouter ces répétitions, le chef du Canergie Hall m’a dit que je devais m’habiller de façon moins artistique ou rester à l’écart. Je vis, pense, et m’habille d’une façon qui m’est personnelle, alors je suis resté à l’écart. »). Enfin, Leonard Bernstein qui était l’assistant de Rodzinsky à cette époque et Leonard Busch, le premier violoniste, apprirent à Louis à diriger. La famille Rodzinsky alla même jusqu’à payer un spécialiste des yeux, le Dr Milton Berlinerr, pour voir si le nouvel art de la transplantation de cornée pouvait sauver la vision de Louis. Le verdict fut négatif.

Je pense personnellement que les Rodzinsky aimait beaucoup Moondog parce qu’il ressemblait à un personnage sorti de « Götterdämmerung » (Ndt : le dernier des quatre drames musicaux qui constituent Der Ring des Nibelungen de Richard Wagner). Louis (ou Louie, comme il écrivait son nom (« Les gens confondent Louis et Lewis. C’est pourquoi je me fait appeler Louie ») s’habillait d’une longue cape de moine à capuche, d’une chemise marron et d’un foulard marron noué autour de son cou et décoré d’une chaîne d’argent à la quelle pendait une point de flèche Indienne. Ses pantalons était normaux et de couleur olive. Ses chaussures était un modèle classique en cuir tanné. Il vivait sur la 56ème rue, entre la 8ème et la 9ème avenue, dans un appartement loué par la danseuse classique Anna Naila, avec laquelle il se maria en 1947 (Est-ce la même personne qui était appelée Suzuko Hardin, et qui jouait les percussions et chantait sur certains des premiers enregistrements ? Je ne pense pas qu’il se soit marié deux fois. D’après mes informations, il a divorcé d’Anna en 1974 avant de partir pour l’Europe. Quelqu’un en sait-il plus ?). En 1947 il décide de s’appeler MOONDOG, en l’honneur d’un chien de son enfance appelé Lindy, « qui hurlait à la lune comme ne le fait aucun autre chien ».

A l’école pour aveugles il perd sa foi en le christianisme. Il commence à lire des livres sur la mythologie Allemande et trouve « Edda », le livre de leurs dieux. Il change alors sa tenue, se fait ses propres vêtements (« Les Indiens portaient toutes sortes de vêtements mais ils avaient tous une chose en commun. Quoi que ce soit, ça partait d’un carré. Que ce soit des chaussures en cuir, des culottes ou des couvertures, le carré était le plus utilisé »), se fabrique ses chaussures, le tout lui-même, et forge son casque de Viking avec les cornes et la lance de guerrier. (« Je ne m’habille pas de cette façon pour attirer l’attention. J’attire l’attention parce que je m’habille de cette façon »). Il devient une « marque déposée » à New York, installé à l’angle de la 54ème avenue et de la 6ème rue, parfois à Times Square ou dans la zone de la 52ème et de la 54ème rue à Manhattan, déclamant et vendant sa poésie et parlant aux passants.

 »Il est un mendiant au coin de la rue
pour les passants, c’est tout ce qu’il est
mais pour moi, il est spécial
quand il s’assoit et joue de son tambour
je n’ai jamais vu de tels rythmes
Car c’est cela qu’est Moondog »
(Terry Cox, batteur de Pentangle)

Effrayé par les rumeurs d’une guerre atomique, Moondog quitte Manhattan en 1948 et fait du stop (Vous imaginez? En ce temps-là, aveugle, sans personne derrière, les cheveux longs, barbus, avec les vêtements les plus improbables possibles…) vers l’Ouest jusqu’à au moins Salt Lake City (J’ai beaucoup d’articles de journaux de différentes villes où il fut « chopé » par la police, mais toujours très bien traité et aidé par les flics…), mais je pense qu’il a réussi à aller jusqu’à la Côte Ouest. Il retourne à New York en 1949 et commence à jouer dans les rues sur les instruments qu’il a inventé et fabriqués. (« tous de forme triangulaire, car les instruments carrés pervertissent »). Alors qu’il joue à l’entrée d’un magasin sur la 6ème avenue, un homme, le propriétaire du magasin, lui dit qu’il aime sa musique et l’invite à venir enregistrer ses premiers 78 tours (Spanish Music Center, tenu par Gabriel Oller).

Moondog n’acceptait pas la charité. Si un de ces auditeurs refusait un disque, il refusait l’argent. On parle de lui dans la presse : « Moondog écrit avec vingt-sept métriques différentes, qui vont de 1/8 à 9/2. Des fois vous pouvez le voir assis près du coin de la 43ème rue et de la 6ème avenue, sa main droite jouant sur un tambour en 1/4 tandis que la gauche bat un thème en 3/8 ». En jouant dans les rues, il se lie d’amitié avec de nombreux musiciens, qui passait par là et jouaient parfois avec lui dans les rues. Des gens comme Charlie Parker, Dizzie Gillepsie, Louis Bellson, Phillip Glass, Tony Scott (plus tard l’un d’entre eux resta à Recklinghausen avec moi pendant un an vers la fin des années 80 et devint mon ami, j’ai sorti 5 de ses albums et il me racontait des histoires sans fin à propos du Bird et de Moondog, mais c’est une autre histoire…) et des acteurs comme Julie Andrews, Orson Wells, Marlon Brando (« c’était un sacré percussionniste ! ») et d’autres encore. Parker ‘Bird’ proposa à Moondog de cuisiner pour lui, s’il, acceptait de lui montrer comment écrire la musique (« Comment je pourrai, Bird ? Je suis aveugle, j’écris en Braille… »). Ils prévirent de faire un album ensemble, projet qui n’a jamais abouti. C’était vraiment quelqu’un d’épatant…

Louis m’a dit en privé en 1974 que Charles Mingus, Charlie Parker, Gerry Mulligan et Max Roach jouaient sur son EP Moondog and his Honking Geese. Il ne voulait pas que ça soit écrit sur la pochette, il était inquiet car la plupart d’entre eux étaient connus pour prendre de la drogue. (Quelqu’un devrait écouter attentivement cet EP pour confirmer.) Quand je l’ai interviewé en 1975 pour le magazine allemand ZERO, il le dit différemment : en 1954, Louis a attaqué en justice le célèbre DJ Rock’n’Roll Alan Freed pour utiliser ‘Moondog Simphony’ comme thème musical de son émission, pour nommer son émission « The house of Moondoggers » et pour se faire annoncer comme le « king of the Moondoggers ». En Novembre 1954 Freed abandonne, cesse d’utiliser ce nom et change celui de son émission. Quand je lui demande pourquoi, Moondog me répond qu’il n’aime pas la musique Rock’n’Roll, et qu’il ne veux pas être impliqué dans les histoires d’émeutes, de drogues, etc.. que provoque son écoute (!!!). Une rumeur dit que Igor Stravinsky aurait appelé le juge et dit: « Soyez correct avec cet homme, c’est un bon musicien ».

En 1956 Moondog achète 40 acres de terrain en dehors de New York (il avait déjà acheté 3 acres dans le New Jersey en 1951 et vivait là-bas dans une tente de temps en temps) et avec l’aide de ses voisins, se construit une petite cabane pour y habiter, qu’il achève en 1961.Dans la fin des années 50 et le début des 60, il fait quelques spectacles avec Lenny Bruce et Tiny Tim (« Tip-Toe throu’ the tulips ») et quelques-uns avec un comédien, qui devint connu plus tard sous le nom de Wavy Gravy (Woodstock 69).

C’est sympa d’entendre combien Moondog avait de l’influence, notamment sur le jeune Bob Dylan arrivé a New York en 1960 et qui vit son spectacle (on le voit dans « No Direction Home » de Scorsese), et on en apprend plus dans la biographie de Dylan. Dans le film, on peux voir Moondog, car Bob parle de lui. En 1966 Moondog peut être vu dans le film « Chappaqua » aux cotés d’Alan Ginsberg (pour qui – mais pas dans le film – il a fait un peu de musique pour accompagner ses lectures de poesies), The Fugs, William Burroughs, Ravi Shankar, Ornette Coleman, et d’autres. Je crois que le film a été réalisé par Conrad Brooks et a gagne un prix à Cannes ou Venise en 1966.

En 1967 Big Brother et The Holding Company avec Janis Joplin enregistre sa chanson « All is Loneliness » pour Mainstream Records. (Un bon DVD est sorti sur eux, ou ils parlent de Moondog, et ou l’on voit sa photo). Louis n’a pas aime pas le ‘mauvais’ rythme dans lequel ils jouaient le morceau, mais fut content d’attirer l’attention d’autres amoureux de la musique. (mes amis du groupe allemand « Think » ont enregistré cette chanson avec lui en 1974 mais les bandes ont ete perdues. Bon CD, sorti en 1975, avec de bonnes photos de Moondog et moi dans la pochette…).

En 1966 Jim Guercio, qui etait producteur à Chicago à l’époque, l’introduit chez Columbia Records et pour la premiere fois en 20 ans Moondog peut enregistrer à nouveau. Cette fois c’est avec l’orchestre Philarmonique de New York et des musiciens de Jazz (Ron Carter, Hubert Laws,..). L’album est simplement intitule Moondog, et Moondog2 suivit en 1971, une collection de madrigaux de lui et sa fille, avec le superbe morceau de Harpe appele « Pastoral » joué par Gillian Stephens. Alan Stivell m’a dit dans les annees 70 qu’il adorait ce morceau, surtout parce que c’etait celui qui se rapprochait le plus de la musique celtique jamais enregistré par Moondog. Je parlais à Moondog de ses rapports avec Jim et, sans jamais me le dire clairement, j’ai l’impression qu’il a composé pour certains de ses projets, ou au moins fait des arrangements sur des chansons du premier album de Chicago.

Louis devient un invite bien connu des plateaux TV, tels que « The Today Show » et « The Tonight Show », il ecrit de la musique pour des pubs et pour la radio, et une de ces compositions est utilisée dans la B.O du film de Jack Nicholson « Drive, He said » (Ndt : Vas-y Fonce en français).

En Janvier 1974 Moondog pars en Europe.

Il est invité par la radio de Francfort Hessische Rundfunk pour 2 concerts (le premier était un concert d’orgue avec Paul Jordan au Peterskirche à Wenheim près de Francfort, et le deuxième un concert pour la radio avec un petit orchestre et les Rosy Singers, un genre de groupe vocal a capela de femmes) La réaction face à ce concert à la radio fut intéressante : Beaucoup d’auditeurs appelèrent la radio, la moitié était complètement abasourdis et agréablement surpris, l’autre était inquiète par la « fin de la culture allemande » et se plaignirent-ils. Le groupe de rock électro Kraftwerk à joué sur le même Show et ils m’ont dit des années après combien le concert de la musique de Moondog avait été fantastique.

Moondog n’avait rien de prévu pour entrer aux States, et fut invite à Hambourg où il resta chez un photographe très connu. J’ai lu dans un magazine allemand (« Sounds ») en mai 1974 qu’ il devait être reconduit aux Etats-Unis si ils ne pouvait pas trouver d’autre travail. J’ai envoyé un télégramme a l’éditeur de ce magazine pour lui dire que, s’ils savait où Moondog était a Hambourg, il devait le contacter car je souhaitais le rencontrer à Marl (la ville ou j’habitais, près de Dusseldorf), et que je pourrais essayer de le mettre en contact avec mes amis de l’Orchestre Philarmonique de Hongrie. Je n’ai pas eu de réponse et je commençais à oublier quand, le 10 Juin, la sonnette de l’appartement de ma compagne retentit, dans son cottage un peu en dehors de la ville de Marl. Ma fille Jessica venait juste de naître, le 4 Juin, et c’était notre premier jour de retour de l’hôpital. Le conducteur de taxi me dit a la porte qu’il y a un homme de New York pour moi. Je lui dit que non, il doit se tromper, je ne connais personne à New York. Je descend les escaliers, et là : Moondog est là, dans son accoutrement, casque, lance, vêtements, et sans argent pour payer le taxi, je prend tout l’argent de notre ménage pour le mois, je paye le conducteur, et je n’en croit pas mes yeux. MOONDOG EST LA !

Pour raccourcir une histoire bien longue, les propriétaires du cottage vivaient au rez-de-chaussée, ils virent Moondog, et ça leur suffit largement : Ou bien je quittais l’appartement dans la semaine avec Moondog, ou bien ma compagne perdait son appartement (il était loué à son nom) et elle et notre fille n’auraient plus de toit. J’appelai quelques amis, trouvait une chouette petite maison dans la ville de Recklinghausen, et m’installait au second, mon ami Peter Krabbe au premier, et Moondog au sous-sol. Je le mis en contact avec le Philarmonique de Hongrie, et ils firent un concert ensemble à Marl. Certains des musiciens se lièrent d’amitié avec Moondog et jouèrent sur d’autres de ses enregistrements. Je le mis aussi en contact avec Bernd Kowalzik (proprietaire du label ROOF), qui organisait quelques concerts à Recklinghausen et mon ami Norbert Nowostch organisa un concert au « Westfalische Landesmuseum Munster » le 5 decembre 1974, où Moondog joua avec le quatuor à cordes du Philharmonique de Hongrie (Ferdinand Manig, Ludo vit Sandrik, Klaus Konig, Robert Davis) et Joska Balint à la basse, Manja Mattila au piano, Christian Meyer à la flûte, Hermann Weihmer sur l’orgue électrique de l’Église, et un choeur important appelé les Human Singers. Ce fut un grand succès !

Je suis allé avec lui à Verden, où des milliers de Saxons furent tués par Charlatan le Grand (Ndt : Charlemagne) en 782 pour ne pas vouloir se convertir au christianisme. Il y a là, sur un champs d’herbe, une énorme pierre pour chaque homme qui fut tué, et Moondog en sentit la force et composa de la musique en memoire des ces braves guerriers (« Verden 782 »). On est aussi allé a Externsteine (un énorme symbole magique, comme Stonhenge au Royaume Uni), d’autres amis le prirent avec eux, voyagèrent avec lui a travers l’Allemagne pour visiter tous les endroits ‘magiques’ qu’il voulait ‘ressentir’. On l’a même aidé à se fabriquer le plus grand tambour parlant jamais fait (j’ai des photos). Il était aussi grand que Moondog, et un sacré bordel à transporter, mais 6 personnes pouvaient en jouer en même temps.

On lui trouva un nouveau chien, qui ne hurlait pas à la lune (mais Louis le faisait à la pleine Lune, juste pour le plaisir, pour expliquer combien son chien était stupide de ne pas aboyer pour la Lune…). Louis me montra comment faire du ‘vrai café’ car il adorait l’odeur des grains de café frais moulus. Il les chauffait, les écrasait avec une petite hache, remplissait un pot en aluminium avec de l’eau, y mettait les grains, faisait bouillir le tout 8 minutes, et on avait le meilleur café du monde, (sans oublier les énormes cuillères de sucres, il l’aimait bien doux) qu’il buvait, comme toutes ses boissons, à la paille.

Moondog est resté quelques mois avec le groupe allemand Kalachakraa Ludenscheid près de Dusseldorf, avec qui il a enregistré quelques bandes privées, et ils donnèrent un concert au Shumann Saal de Dusseldorf en 1976 (je me rappelle que le célèbre sculpteur Joseph Beuys était la, et des membres du groupe Kraftwerk, et d’autres groupes connus en allemagne). J’avais été invité au spectacle, mais l’acteur était malade, alors j’ai du me glisser dans son costume de Viking et lire des poèmes de Moondog, en marchant dans la foule avec dans la main une hache et dans l’autre les poèmes. (quelle expérience ! Moi qui ressemblait déjà a un viking – même sans costume – avec ma barbe…).

Moondog et moi furent invités à Zurich l’été 1975 par Urban Gwerder (célèbre poète suisse, ami et biographe de Zappa) car le directeur artistique du Schaupielhaus de Zurich voulait faire un ballet avec la musique de Moondog. Mais ce projet finit par échouer.

Quand il n’était pas en train de composer ou d’écouter de la musique, Moondog recevait des gens dans notre maison. Il écrivait des poèmes que nous imprimions dans un petit livre. Il allait ensuite le vendre au coin de la rue, et on appelait cet endroit « LE COIN DE MOONDOG » (il y aura bientôt un signe commémoratif en bronze en haut du mur, là ou il se trouvait). Je n’oublierais jamais le petit couple bien de droite, de 75 ou 80 ans, qui amenait toujours de la nourriture pour Moondog. La vieille dame cuisinait pour lui, et l’homme amenait sa cuisine à la fenêtre de Moondog, et parlait un peu avec lui. Pour eux, Louis faisait parti de leur « Gotterdammerung », mais ne faites pas erreur, Moondog avait de longues conversations avec eux et il finit par les transformer en un couple ‘alternatif’ peut de temps avant leur mort.

Merci également à ma famille, à ma mère Traudel qui respectait Moondog pour ce qu’il était, cuisinait pour lui, lavait ses pantalons, l’invitait à se promener, tout comme faisaient mes soeurs Nora et Marina, et mes freres Olaf et Dieter. Ils ne parlaient pas un mot d’anglais, mais arrivait tout de même à comuniquer avec lui (on peut le voir sur les photos de famille…).

En 1978 ou 1979 Ilona Gobel prit le relais, mais c’est une autre histoire à raconter.

Moondog meurt d’une crise cardiaque le 8 septembre 1999 à l’hôpital de Munster, en Allemagne, agé de 83 ans. Il était en train d’écouter Camille Saint-Saëns.

Texte traduit de l’anglais par Guillaume Tahon.

Publicités